Par Francis Basset
On n’acquiert pas l’exclusivité du monde en naissant.
On vit avec ce que son histoire nous a laissé.
Dans mon billet de la semaine dernière, je disais que je ne croyais pas au « en même temps » et qu’on était toujours amenés à faire un choix déterminant à un moment ou à un autre.
Aujourd’hui, mon propos est que choisir n’est pas forcément exiger l’exclusivité de ce sur quoi on a jeté son dévolu.
Aimer une femme comme si elle était pratiquement vierge de tout, ou parce qu’elle reste « toute neuve » et n’attendait que mon amour pour se révéler femme ou mère, est une utopie doublée d’une aberration.
Ce serait comme me sentir ému jusqu’aux larmes devant la beauté d’un paysage, avec la conviction qu’il vient juste de surgir devant mes yeux comme un mirage, qu’il n’a eu ni bouleversements géologiques ni passé temporel, et qu’il a toujours bénéficié de cette conjonction de ciel, de couleurs et de lumière qui me laisse coi.
Qu’aurais-je à faire de la virginité d’une femme et de sa perfection ?
Qui serais-je pour exiger ça d’elle ?
Seuls un macho de la pire espèce et un religieux pur et dur et aveugle pourraient exiger ça d’elle.
Un ami encore jeune, resté très romantique malgré l’époque peu propice, m’a dit il y a peu :
« Si l’Inespérée, cette femme que j’attends de tout mon être depuis toujours, venait à moi — moi qui n’espère plus grand-chose —, je louerais tous les aléas qui l’ont mise sur ma route : les hommes qui l’ont aimée avant moi, même beaucoup mieux, et toutes les gammes de la passion.
Je louerais la somme de quotidien et de circonstances inopinées qui m’ont fait venir à elle et où elle a pu me considérer grâce à deux ou trois réflexions sur la vie que j’aurais pu lui débiter.
Je louerais ses enfants, pas de moi, qui ont arrondi ses hanches et éclairé son visage.
Je louerais tout ce qui l’a fait devenir, à mon insu et sans qu’il soit question de moi dans sa vie d’avant, où je n’étais même pas l’ombre de son ombre, l’ombre de son chien. »
Il citait Brel, emporté par son élan romanesque.
Il me disait ça, cet ami.
Cette volonté de vouloir l’exclusivité de quelqu’un ou de quelque chose est une négation de la vie où tout passe, où tout est transformation, tout est renouveau.
On ne peut rien figer dans le temps, dans le sentiment, dans l’idée, dans la pensée.
Vouloir l’exclusivité de quelque chose, de quelqu’un, participe d’une inconséquence rare, d’un orgueil immature, d’un aveuglement pathologique ou d’une belle innocence.
Presque enfantine.
C’est le contraire de la vie.
Il ne s’agit pas forcément de partager, mais de comprendre les lois de la nature, l’entropie des choses, l’instabilité des êtres.
De comprendre le hasard des rencontres, l’influence des caractères et des comportements des autres sur nous.
Comme mon ami chérirait le passé de cette femme idéale qu’il attend depuis toujours, passé dont pourtant il est exclu, merveilleusement exclu, pourrait-on dire.
Only You
Voilà une chanson qui illustre l’exclusivité.
Mais où l’amoureux zappe tout le passé de la belle et où il est ébloui d’elle comme d’une fleur surgie de nulle part, seulement pour son bonheur à lui.
Aimer quelqu’un, c’est aussi accepter
tout ce qui existait avant nous
et tout ce qui l’a conduit jusqu’à nous.