Par Philippe Yacine Demaison
Bonjour les amies excusez-moi je suis pressé aujourd’hui. Je vérifie l'heure. Non : je vérifie mes messages.
Douze notifications. Treize. WhatsApp, Instagram, un mail, un autre, un spam. Batterie : douze pour cent.
Vite, le chargeur, où est le chargeur, bon Dieu ? Je fouille, je trouve, je branche — et pendant ce temps, trois alertes de plus.
La barre de réseau : une, deux, zéro. Je lève le bras comme on cherche de l'air.
Hé, J’attends son message. Ça sonne, un numéro inconnu, peut-être une urgence… Allo, oups, c'est un robot qui me vend une véranda.
Je lui raccroche au nez. Heu, ces robots, ça a un nez ?
Un groupe WhatsApp, on me demande mon avis : ils n’en finissent pas de couper les cheveux en quatre, j’envoie smiley : rire jaune.
Breakingnews, un puch d’actualité et bim, un message m'annonce que ma mémoire est saturée.
Hagard, échevelé, livide — non plus au milieu des tempêtes, mais devant le flux, la marée des messages qui monte.
Vingt minutes ont passé. Et soudain, j'éclate de rire. J'ose un geste fou : j'éteins.
Et dans le noir de l'écran, un visage se dessine. Je me penche. C'est le mien.
Je recule, presque effrayé : je pense à Narcisse.
Voilà donc ce qu'est cette boîte de quelques centimètres carrés : un miroir.
Tout un monde y tient, le pire et le meilleur, et ce monde me répond, me flatte, me classe, me devine aussi.
J'existe dans ce reflet ; tu existes dans ce reflet. Que c'est rassurant.
Je like, je trie, j'accepte, je refuse — et sans même m'en apercevoir, je ne parle plus qu'à moi-même.
Je me couche avec, je me lève avec. Une prothèse.
Et je me dis : si j'avais invoqué le divin autant que je consulte mon portable, je marcherais sur l'eau depuis longtemps.
Au fond, le geste est le même : on tient quelque chose dans la main, on le consulte, on l'égrène.
Et pourtant, et pourtant au fond, une question sourde persiste.
Et si personne ne me cherchait ?
Et si tout ce vacarme n'était que le bruit que je fais pour ne pas entendre le silence ?
Vous vous rappelez Pascal :
Pascal ne connaissait pas le portable. Il connaissait bien l'homme.
Simone Weil que nous retrouverons le lundi 15 février dans le programme Les Sages et la Cité a dit :
Et nous, nous la donnons, gratuitement, à des écrans qui la revendent.
Le temps, maintenant.
Ali, le gendre du Prophète, celui vers qui remontent tant de chaînes initiatiques soufis, a dit :
Autrefois, c'était le tic-tac de la pendule. Aujourd'hui, c'est le TikTok de nos messages.
Mais l'un comme l'autre ne sont que des chronomètres : ils comptent le temps qui nous reste à vivre.
La technique devait nous en faire gagner. Nous en avons fait une course.
René Guénon appelait cela la mentalité moderne ; Ellul, Anders, Illich, Marcuse y ont vu, chacun à sa manière, le même piège : une technique qui devait servir l'homme, et qui finit par l'asservir.
L'intelligence artificielle n'en est pas l'exception. Elle en est la démesure faite visage.
Attention : pas de nostalgie. Je ne dis pas « c'était mieux avant ».
Je dis qu'il y a deux progrès.
Le premier est inscrit dans la nature humaine : vouloir adoucir son séjour sur terre, en restant attentif aux équilibres dont dépend notre bien-être.
Le second n'est qu'une opération marketing pour vendre de la camelote : l'american way of life, une entreprise gigantesque, relayée à l'échelle de la planète à partir des années 50, qui a vendu un mode de vie et tout ce qui l'accompagne.
Il se sert du premier, de notre envie de mieux être, comme d'un masque : la vie rurale était devenue si obsolète que nos braves paysans en avait honte, vive plutôt les immeubles et le formica : mais ils ont justes fabriquer du mal-être.
Le vrai progrès reste conscient ; l'autre, celui du business, se moque des répercussions de ce qu'il induit, et n'aime pas qu'on le lui rappelle.
Vous croyez que je caricature ?
Regardez, sur Arte, un documentaire vertigineux intitulé, pardon pour l’expression : Fuck la planète, le choix du réchauffement : car oui ; rien de tout cela ne tient du hasard.
C'est une vision du monde planifiée, une avidité menée avec intelligence, mais sans conscience.
Baudrillard le disait en substance : la consommation est devenue la morale de notre monde. Elle détruit les bases de notre humanité.
Mais devant le réel, les artifices font long feu. Il est temps de nous réveiller.
Une conspiration… qui tient aujourd'hui dans la poche.
Car ce portable n'est pas seulement un miroir.
C'est un œil.
Un troisième œil — celui par lequel nous voyons le monde, et par lequel le monde nous voit.
Shiva ouvre le sien sur l'éternel. Le nôtre s'ouvre sur nos notifications.
Et bientôt, il sera notre conseiller conjugal, notre astrologue, notre médecin, notre gourou ; il nous fera rencontrer des sages virtuels, des prophètes de pixels, dans des cavernes numériques : le vrai, imité, parodié, vidé de sa substance, de sa réalité.
Cet œil, Victor Hugo l'a vu.
Vous reconnaîtrez mes mots de tout à l'heure.
Dans La Conscience, Caïn s'enfuit, échevelé, livide, devant Jéhovah.
Il marche trente jours, trente nuits, muet, pâle, frémissant au bruit, sans trêve, sans repos, sans sommeil.
Il arrive aux bornes du monde — comme nous, en avion, à toute vitesse, au prix de la douleur immense du minéral, du végétal, de l'animal, des hommes sacrifiés pour les privilégiés qui en profitent.
Et là, dans le ciel morne, à la même place : l'œil.
Alors Caïn dit :
On fit une fosse. Il descendit.
Et Hugo conclut :
Mais deviné quoi : il n’y est pas resté longtemps. Pas de réseau évidemment et sa liste de notification était longue comme un jour sans fin.
Et pourtant, l'œil était là.
Alors je crois qu'il y a deux yeux.
Le psaume dit :
« Arrêtez, et sachez que je suis Dieu. »
Et Rûmî murmure :
« Ce que tu cherches te cherche. »
Heidegger aimait citer ce vers de Hölderlin :
« Là où est le danger, croît aussi ce qui sauve. »
Peut-être que ce petit écran, en nous renvoyant notre visage, nous rend un service inattendu : il nous montre ce que nous avons oublié de regarder.
Alors ma question de tout à l'heure — et si personne ne me cherchait ? — trouve peut-être sa réponse quelqu'un me cherche.
Mais il ne sonne pas. Il ne vibre pas. Il n'envoie aucune notification.
Il attend, dans le silence, que j'éteigne.
Nos frères bouddhistes parlent de la précieuse existence humaine : une vie qui n'est pas un accident, mais un passage — la chance extraordinaire d'accéder à la conscience divine.
Alors, quoi que dise le dernier message que nous recevrons, notre ultime notification, le jour où l'on nous mettra en terre, l'œil sera dans la tombe, et il nous regardera.
Autant apprendre, dès maintenant, à le regarder aussi.
Il nous reste 15 secondes pour sourire de tout cela et retrouver le lien je lance le décompte.
Scroller mes ami.es scroller mais n’oubliaient pas l’œil et vive la Vie.
Quoi que vous fassiez, continuez bien.