À partir d’un texte de Swâmi Veetamohananda publié dans la revue VedÄnta
Cette semaine, j’ai ouvert le numéro 210 de la revue VedÄnta.
Je me suis arrêtée sur un article de Swâmi Veetamohananda intitulé « Abandon, abondance, réussite ». Il s’agit d’un texte d’une conférence qu’il avait donnée au CVR, et qui a été publié en 2018.
Ces deux premiers mots ont immédiatement retenu mon attention :
Abandon… Abondance…
On dirait qu’ils se répondent. Et pourtant, à première vue, tout semble les opposer.
L’abandon évoque ce que nous laissons, ce à quoi nous renonçons, peut-être même ce que nous perdons.
L’abondance, au contraire, évoque ce qui nous est donné largement, ce qui afflue, ce qui vient combler notre existence.
Comment l’un pourrait-il conduire à l’autre ?
Swâmi Veetamohananda commence en nous demandant pourquoi les religions nous disent de nous abandonner à Dieu.
Pourquoi cet abandon ? Et surtout, un tel abandon est-il réellement possible ?
Parce que, lorsque l’on nous parle d’abandon à Dieu, nous sommes effrayés.
Nous pouvons l’entendre comme une invitation à renoncer à notre liberté, à notre volonté ou à notre capacité d’agir.
S’abandonner signifierait alors devenir passif, accepter les événements sans discernement ou nous soumettre à une puissance extérieure.
Mais ce n’est pas de cet abandon qu’il s’agit.
Pour nous aider à le comprendre, Swâmi Veetamohananda reprend une parabole tirée de la Mundaka Upaniá¹£ad.
Celle de deux oiseaux posés sur le même arbre.
Le premier mange les fruits de l’arbre. Certains sont doux, d’autres sont amers.
Lorsqu’il mange les fruits amers, il souffre.
Cet oiseau représente l’ego : la partie de nous qui fait l’expérience du monde, qui désire, qui espère, qui se réjouit, mais qui connaît aussi la déception, la peur et la souffrance.
Le deuxième oiseau ne consomme rien. Il demeure paisible et regarde.
Il représente le Soi, cette présence intérieure qui n’est pas affectée par les mouvements du monde manifesté.
Toute notre vie semble osciller entre ces deux oiseaux.
En nous, il y a celui qui réagit à tout ce qui arrive, qui se laisse entraîner par les événements, les émotions, les influences et les attentes.
Et il y a aussi cette présence silencieuse, tranquille, qui demeure au cœur de notre être.
L’Upanishad nous invite ainsi à reconnaître ces deux dimensions de notre être.
Le problème n’est donc pas que nous nous abandonnions, parce que, en réalité, d’une certaine manière, nous le faisons déjà constamment.
Nous nous abandonnons à nos inquiétudes,
à nos habitudes,
au regard des autres,
aux informations que nous recevons,
aux mouvements de notre mental,
et à toutes les forces extérieures qui cherchent à attirer notre attention.
Nous croyons être libres, mais une grande partie de nos pensées et de nos réactions est influencée par notre éducation, notre environnement, notre histoire et tout ce à quoi nous nous sommes identifiés.
Le véritable choix consiste alors à savoir à quoi nous voulons nous abandonner.
Allons-nous continuer à nous abandonner à tout ce qui nous attire vers l’extérieur et nous éloigne de nous-mêmes ?
Ou pouvons-nous retourner notre attention vers le Soi, vers le cœur, vers cette réalité intérieure qui demeure calme au milieu des événements ?
Pour Swâmi Veetamohananda, ce retournement demande d’abord de la volonté.
La volonté est une force.
Elle peut nous entraîner toujours davantage vers le monde extérieur, mais elle peut aussi être orientée vers l’intérieur.
Elle peut nous aider à ne plus être continuellement emportés par ce qui se passe autour de nous.
Mais la volonté seule ne suffit pas ; un deuxième élément est nécessaire : la foi.
Non pas une foi fragile accordée à des choses temporaires, mais une profonde conviction que l’on peut changer même l’inévitable, même ce que l’on appelle le destin, si notre foi dans le cœur, dans le Soi, est intense.
Pour abandonner les forces qui nous attirent vers l’extérieur, il faut utiliser la force de notre volonté pour rester connectés avec le cœur.
Swâmi Veetamohananda évoque alors un épisode de la vie de Sri Râmakrishna.
Un jour, un acteur de théâtre vint rencontrer Sri Râmakrishna.
Cet homme menait une vie assez désordonnée. Il avait du mal à se maîtriser et buvait pour oublier ses problèmes.
Râmakrishna lui conseilla de s’abandonner à Dieu.
Mais l’homme lui répondit qu’il ne pouvait pas.
Sa vie était trop agitée, trop imprévisible. Il ne savait jamais quel rôle il allait jouer, ni avec qui.
Il lui était donc difficile de prendre un engagement spirituel régulier.
Râmakrishna lui demanda alors de lui donner procuration sur sa vie, autrement dit de lui en confier la responsabilité.
L’acteur accepta, pensant sans doute que cela règlerait facilement la question.
Mais les choses ne furent pas aussi simples.
Chaque fois qu’il s’apprêtait à reprendre ses anciennes habitudes, il pensait à Râmakrishna.
Peu à peu, il comprit que, puisqu’il lui avait confié sa vie, il ne pouvait plus continuer à faire simplement tout ce que son ego lui dictait.
L’abandon prenait alors un sens très concret.
Il n’est pas tout de prononcer quelques paroles, puis de continuer à vivre exactement de la même manière.
Il s’agit de relier l’ego à une réalité plus haute, afin que l’ego inférieur soit progressivement guidé et transformé par le Soi.
Mais devons-nous pour autant abandonner notre famille, nos biens ou nos responsabilités ?
Non, répond Swâmi Veetamohananda.
L’abandon véritable ne fait pas disparaître ce que nous possédons.
Il nous apprend à l’utiliser autrement.
Il transforme la relation que nous entretenons avec les êtres et les choses.
Nous pouvons dire que nous aimons quelqu’un, mais cet amour demeure souvent traversé par nos peurs, nos colères, nos attentes et nos propres conflits.
Nous transmettons aux autres beaucoup plus que nos paroles : nous leur transmettons aussi la qualité de notre état intérieur.
S’abandonner au cœur, ce serait donc s’abandonner à un état d’amour et de conscience plus pur, afin que nos actions ne soient plus continuellement déterminées par les tensions extérieures.
Swâmi Veetamohananda prend aussi l’exemple de Sri Râmakrishna, à qui on a demandé un jour de quitter sa chambre au temple de Dakshineswar.
Râmakrishna se prépara à partir sans protester, mais aussi sans inquiétude.
Il ne savait pas où il irait.
Pourtant, il ne semblait éprouver ni peur ni anxiété.
Mais avant même qu’il ait quitté les lieux, quelqu’un vint lui dire : c’était une erreur, restez.
Cet exemple ne nous dit pas d’accepter l’injustice ou de renoncer à ce qu’il est légitime de défendre.
L’abandon spirituel n’est pas une résignation devant les situations injustes.
Il est avant tout un retour à la source.
Et c’est précisément ici qu’apparaît le lien avec l’abondance.
« La source nous donne en abondance », écrit Swâmi Veetamohananda.
Le soleil répand chaque jour sa lumière.
La nature donne sans réclamer.
La vie elle-même nous offre continuellement son énergie.
À l’inverse, l’être humain détruit tout par égoïsme.
Dans cette perspective, l’abandon consiste à laisser tomber ce qui nous empêche de progresser :
notre égocentrisme,
nos attachements aveugles,
nos peurs,
notre besoin de tout contrôler,
et notre dépendance à l’égard des forces extérieures.
Lorsque nous parvenons progressivement à nous dégager de tout cela, quelque chose d’autre commence à s’exprimer dans notre personnalité.
L’abondance, elle, n’est pas nécessairement une multiplication de nos possessions.
Elle apparaît lorsque ce qui était déjà présent à la source peut enfin circuler librement en nous.
Elle se manifeste sous la forme :
d’une intelligence plus claire,
d’une beauté intérieure,
d’une harmonie,
d’une capacité à aimer et à agir justement.
Cette abondance intérieure ne fait pas disparaître les difficultés, mais elle peut changer notre manière de les traverser.
C’est pourquoi, dans une situation difficile, Swâmi Veetamohananda nous conseille de rester calmes, sans céder immédiatement à la peur ou à la panique.
Rester calme ne signifie pas ne rien faire.
Cela nous permet simplement de ne pas ajouter notre propre agitation à celle de la situation.
Lorsque nous ne répondons pas à l’agressivité par l’agressivité, quelque chose peut se détendre.
Un espace apparaît alors en nous, dans lequel une réponse plus juste devient possible.
C’est le calme du second oiseau.
Le calme du Soi.
Je comprends alors que l’abandon et l’abondance ne sont peut-être pas deux mouvements opposés.
L’un prépare l’autre.
Nous ne nous abandonnons pas pour devenir moins vivants, moins libres ou moins responsables.
Nous abandonnons ce qui nous retient loin de notre propre source.
Et peut-être que nous réalisons alors que ce que nous cherchions à obtenir du monde était déjà présent, sous une autre forme, au plus profond de nous.
Il ne s’agit donc pas d’abandonner notre vie, mais d’abandonner ce qui l’empêche de s’accomplir pleinement.
Car l’abandon véritable ne nous conduit pas vers le vide.
Il nous ramène à la source.
Et la source, elle, donne en abondance.