L’exclusivité par Francis Basset

Le Billet d'humeur de Francis Basset

L’exclusivité

Par Francis Basset

On n’acquiert pas l’exclusivité du monde en naissant.

On vit avec ce que son histoire nous a laissé.

Dans mon billet de la semaine dernière, je disais que je ne croyais pas au « en même temps » et qu’on était toujours amenés à faire un choix déterminant à un moment ou à un autre.

Aujourd’hui, mon propos est que choisir n’est pas forcément exiger l’exclusivité de ce sur quoi on a jeté son dévolu.

Aimer ce qui a déjà une histoire

Aimer une femme comme si elle était pratiquement vierge de tout, ou parce qu’elle reste « toute neuve » et n’attendait que mon amour pour se révéler femme ou mère, est une utopie doublée d’une aberration.

Ce serait comme me sentir ému jusqu’aux larmes devant la beauté d’un paysage, avec la conviction qu’il vient juste de surgir devant mes yeux comme un mirage, qu’il n’a eu ni bouleversements géologiques ni passé temporel, et qu’il a toujours bénéficié de cette conjonction de ciel, de couleurs et de lumière qui me laisse coi.

Aimer, c’est tomber amoureux d’une maison et de son passé. Des gens qui y ont vécu et l’ont amenée à ce qu’elle est, de ses défauts de distribution des pièces, de ses petits courants d’air et des mauvaises herbes du jardin. Ainsi elle.
Une maison ancienne et son jardin : aimer aussi ce qui précède notre arrivée — Photo : Erik Christensen, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons.

Qu’aurais-je à faire de la virginité d’une femme et de sa perfection ?

Qui serais-je pour exiger ça d’elle ?

Seuls un macho de la pire espèce et un religieux pur et dur et aveugle pourraient exiger ça d’elle.

Accueillir l’Inespérée

Un ami encore jeune, resté très romantique malgré l’époque peu propice, m’a dit il y a peu :

« Si l’Inespérée, cette femme que j’attends de tout mon être depuis toujours, venait à moi — moi qui n’espère plus grand-chose —, je louerais tous les aléas qui l’ont mise sur ma route : les hommes qui l’ont aimée avant moi, même beaucoup mieux, et toutes les gammes de la passion.

Je louerais la somme de quotidien et de circonstances inopinées qui m’ont fait venir à elle et où elle a pu me considérer grâce à deux ou trois réflexions sur la vie que j’aurais pu lui débiter.

Je louerais ses enfants, pas de moi, qui ont arrondi ses hanches et éclairé son visage.

Je louerais tout ce qui l’a fait devenir, à mon insu et sans qu’il soit question de moi dans sa vie d’avant, où je n’étais même pas l’ombre de son ombre, l’ombre de son chien. »

Il citait Brel, emporté par son élan romanesque.

« Et je n’aurais pas d’autre choix que d’être porté et sublimé par cet héritage, que de remercier la Création à genoux jusqu’à me les écorcher et me mettre le Mercurochrome de mon enfance dessus, pour me souvenir que je ne peux être qu’un petit garçon pour aimer à ce point. »

Il me disait ça, cet ami.

Rien ne nous appartient pour toujours

Cette volonté de vouloir l’exclusivité de quelqu’un ou de quelque chose est une négation de la vie où tout passe, où tout est transformation, tout est renouveau.

On ne peut rien figer dans le temps, dans le sentiment, dans l’idée, dans la pensée.

Vouloir l’éternité du moment ou simplement sa constance, c’est comme serrer une poignée de sable.
Comme une poignée de sable que l’on ne peut retenir indéfiniment — Photo : Forrest Cavale, CC0, via Wikimedia Commons.

Vouloir l’exclusivité de quelque chose, de quelqu’un, participe d’une inconséquence rare, d’un orgueil immature, d’un aveuglement pathologique ou d’une belle innocence.

Presque enfantine.

C’est le contraire de la vie.

Il ne s’agit pas forcément de partager, mais de comprendre les lois de la nature, l’entropie des choses, l’instabilité des êtres.

De comprendre le hasard des rencontres, l’influence des caractères et des comportements des autres sur nous.

Nous sommes des intervenants, pas des fondateurs

De comprendre et d’admettre que nous sommes des intervenants, pas des fondateurs, et que ce dont nous jouissons a une histoire et qu’il faut d’abord aimer cette histoire.

Comme mon ami chérirait le passé de cette femme idéale qu’il attend depuis toujours, passé dont pourtant il est exclu, merveilleusement exclu, pourrait-on dire.

Un paysage porte lui aussi la trace du temps, des transformations et de ce qui l’a précédé — Photo : Alokjha651, via Wikimedia Commons.

« Only You »

Only You

Voilà une chanson qui illustre l’exclusivité.

Mais où l’amoureux zappe tout le passé de la belle et où il est ébloui d’elle comme d’une fleur surgie de nulle part, seulement pour son bonheur à lui.

Aimer quelqu’un, c’est aussi accepter
tout ce qui existait avant nous
et tout ce qui l’a conduit jusqu’à nous.

Francis Basset
Le Billet d'humeur — Radio Gandharva Gana
Crédits photographiques :
Maison ancienne et jardin aux îles Féroé — Erik Christensen, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons.
Sable glissant entre les doigts — Forrest Cavale, CC0, via Wikimedia Commons.
Paysage au coucher du soleil — Alokjha651, via Wikimedia Commons.