Par Francis Basset
« Il n’y a pas d’amour heureux », dit le poème d’Aragon, mis en musique par Brassens.
Je dirais aussi : il n’y a pas d’amour à trois.
Quand j’ai entendu parler du polyamour, ça m’a laissé perplexe.
Je pense qu’on peut avoir deux ou trois « amours de sa vie » au cours d’une existence, mais pas dans un ménage à trois.
Et bien sûr, je ne condamne pas ceux qui pensent le contraire, guidés par leur expérience ou leur idéal romantique.
Je n’adhère pas à Jules et Jim et à César et Rosalie.
Une femme qui aime deux hommes à la fois, avec une façon différente d’aimer l’un et l’autre, me crée un malaise.
En général, c’est l’homme du couple d’origine qui souffre de la situation.
Et la « pièce rapportée » qui gagne les faveurs de la belle.
Si, dans ces cas de polyamour, on faisait un test du style Le Choix de Sophie, ce n’est pas le mari, ou le concubin, ou le compagnon, comme on dit maintenant, qui l’emporterait.
Lui a droit à la tendresse et une boîte de jeux.
Et à une estime de vieux compagnon d’épreuves et de bons souvenirs de la part de la femme au centre du jeu amoureux.
Personnellement, je ne me sentirais pas la gnaque de gagner à nouveau le cœur de ma compagne comme Montand avec Romy Schneider dans César et Rosalie.
Jules et Jim et César et Rosalie sont de très bons films d’amour à trois fantasmés, scénarisés, avec un idéal d’amour égal et partagé, très hippie, flower power.
Pour César et Rosalie, je vois bien le scénariste brandir sa trouvaille :
« Et si César et David devenaient très amis ? »
« Ouais, génial ! Comme ça, Rosalie, qui croyait tenir le beau rôle avec deux hommes amoureux à ses pieds, se retrouve en danger et rame pour ramener un peu d’ordre dans cette valse des cœurs qu’elle menait à la baguette… »
« On va faire ça. Comme ça, on boucle la boucle et tout le monde est content. Aucun trompé nulle part, aucune trahison. »
Je ne crois pas à deux hommes aimés à force égale par la belle.
Je ne crois pas au « en même temps » de notre président.
Je ne crois pas au consensus mou à opportunités variables.
Je ne crois pas aux champions du monde ex æquo.
Je ne crois pas aux baisers goûtés de la même façon par la femme d’un ménage à trois, pas plus qu’à ses orgasmes qu’elle ne parvient pas à départager.
On ne peut pas lutter contre la fraîcheur de l’inédit.
Je pense que les femmes se lassent du capiteux des millésimes et aiment s’étourdir au vin nouveau.
Les hommes aussi, d’ailleurs.
Ce n’est ni un jugement ni une critique, juste un ressenti qui peut faire écho. Ou pas.
Quelle terrible chose que d’être mis en concurrence avec un fraîchement émoulu, un romantique surgi de nulle part par un réseau social, un garçon au parcours compliqué et à l’enfance difficile.
Et quelle terrible chose de voir une passion que l’on croyait durable — je n’irai pas dans le cliché de l’éternité — se détricoter et vous révéler comme le portrait de vieillard de Dorian Gray au grenier, après que vous vous soyez cru dans la jeunesse flamboyante par la passion amoureuse.
Je parle en tant qu’homme.
Une femme peut écoper des mêmes dommages.
L’amour à trois est un jeu de dupes.
Julio Iglesias chantait qu’en amour, il y a toujours un perdant.
Dans l’amour à trois, il y a « forcément » un perdant parmi les deux soupirants accrochés à la robe de la belle.
Et je ne crois pas non plus à la spiritualité du matérialisme.
Je ne crois pas à la spiritualité couplée avec la Porsche et les week-ends aux Bahamas.
Je ne crois pas à l’esprit indexé sur la jouissance matérielle et les comptes offshore.
Je ne crois pas à la spiritualité produite par la chimie du cerveau.
Les règles sociétales quant à l’amour et à la pensée en général me dérangent.
Comme les œuvres d’un artiste subventionné.
Je ne dis pas qu’il faut crever de faim pour produire un frisson, mais ceux qui se bombardent artistes avec l’âme et le cœur en Pullman ne me touchent pas.
Sitôt que le sociétal s’immisce dans le créatif, j’ai une déperdition d’écoute et de vibrations.
Et le sens de la vie m’échappe.
Aimer, créer, croire : à un moment ou à un autre,
il faut choisir ce qui nous engage vraiment.
Chanson : « Il n’y a pas d’amour heureux », d’Aragon, sur une musique de Brassens.