Réussite et Esprit par Francis Basset

Le Billet d'humeur

Réussite et Esprit

Par Francis Basset

De toute sa patience, l’Esprit n’en finissait pas d’observer la Réussite emportée par les chevaux des princes.

Et tout comme on sait que rien ne peut distraire un amoureux ou une amoureuse de son amour, l’Esprit savait que la Réussite, fascinée d’elle-même, baignait dans son halo de lumière et que rien, sorti de ce halo, ne pouvait la distraire de son parcours hors normes, de son unique raison d’exister.

Je parle ici de la réussite servie de première main, avec, au départ, tous les moyens nécessaires à sa réalisation.

Je ne parle pas de la réussite acquise à la force du poignet, avec travail soutenu, épreuves surmontées et opiniâtreté.

Le faste et l’éblouissement du monde matériel — lustre du palais royal de Caserte, en Italie. Photo via Wikimedia Commons.

Quand l’Esprit se glisse dans la Réussite

Mais un jour, l’Esprit se glissa en elle, la Réussite triomphante, comme les disparus se glissent dans les songes pour se manifester aux vivants qui leur sont chers.

Et il lui souffla, sans aigreur et sans passion :

« Réussite, toi qui m’ignores, ou au mieux qui me considères du haut de tous les avantages que la nature, ta naissance aisée et toutes les opportunités t’ont donnés, quand tu auras voleté vers tous les éblouissements du luxe matériel, testé tous les attraits de ta situation enviable et de tes influences, quand tu n’auras plus vraiment l’exclusivité du cercle fermé de ceux qui te ressemblent, que la fuite en avant de la modernité te mettra la méfiance de la concurrence en tête, quand tu commenceras à douter de ta chance insolente, que la solitude commencera à t’étreindre, alors tu prendras vraiment enfin conscience de moi, l’Esprit.

Pendant des années, tu m’as considéré de loin, comme une présence négligeable, comme une sympathie en vigilance, pendant que ceux que tu croyais te mériter prenaient ton sillage pour parvenir à leurs fins.

Mais moi, je vais te porter haut.
Sur un socle qui ne vacillera pas.

Et cette fois, tu vas me considérer, tu vas m’écouter enfin.

Je vais te faire découvrir le véritable éblouissement, maintenant, Réussite. Maintenant que tu es assiégée par le tourment et le doute.

Cet éblouissement que les hâbleurs et les princes de tes heures claires ne verront pas, ne soupçonneront pas.

Et tu irradieras de tout ton dénuement nouveau, de toute ta fragilité révélée.

Quand la fragilité ouvre les yeux

Et je te serai indispensable comme une sentinelle, comme un magicien qui te fera une âme neuve de ta flamboyance brisée.

Et je resterai avec toi jusqu’au bout des amertumes et des relances désormais mesquines de la vie. Jusqu’à ce que tu m’aimes.

Non pas comme un amant, mais comme une main qui passe sur tes paupières, la main de l’anti-mort qui t’ouvre les yeux sur l’essentiel.

Et comme moi, l’Esprit, j’ai malgré tout souffert de ton indifférence, je veux qu’elle serve à quelque chose, ma souffrance.

Comme toute souffrance sert à quelque chose.

Laisser passer l’orage

Un boxeur laisse passer l’orage en encaissant des rafales de coups pour mieux récupérer et attendre que l’adversaire, épuisé, baisse enfin sa garde pour lui placer un coup fatal.

« Un boxeur laisse passer l’orage… » — entraînement de boxe au Nigeria. Photo : Dotun55, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons.

Toi, ce sont tous tes cadeaux de la vie, toutes ces circonstances qui t’ont choyée, qui vont alors t’apparaître comme la punition nécessaire pour te dessiller les paupières sur toi-même.

Tu te rendras compte que tout ce dont tu étais fabuleusement parée, Réussite, n’était pas une fin en soi, mais un moyen d’accéder à la Vérité.

Certains souffrent pour l’atteindre, d’autres jouissent.
Et pour ceux-là, plus dure n’est pas la chute, mais plus haute est la marche qu’ils devront gravir.

Chacun son parcours pour se réaliser

Chacun son parcours pour se réaliser.

Le tien n’était pas forcément le meilleur, contrairement aux apparences. Il a juste fait beaucoup d’envieux et t’a attiré les regards et les admirations.

Il valait le parcours d’un obscur qui, tel Sisyphe, s’est évertué à remonter sa pierre au sommet de la montagne.

Sisyphe et son éternelle ascension — gravure du XVIIe siècle d’après Abraham van Diepenbeeck, domaine public, via Wikimedia Commons.

Je pense à cette blague de mon école primaire : qu’est-ce qui est plus lourd, un kilo de plumes ou un kilo de plomb ?

Et tous optant pour le kilo de plomb.

Un kilo est un kilo, mais tombé du troisième étage, l’impact n’est pas le même sur une tête.

Tout comme il y a la même profonde détresse dans un suicide de riche et un suicide de pauvre.

Sauf que le suicide de riche, à poids égal, bénéficie de l’image du kilo de plumes dans la mémoire collective.

Recycler la superbe

Et donc, je viendrai vers toi pour t’aider à recycler ta superbe qui t’aura quittée en quelque chose de beaucoup plus grand, quelque chose de durable.

Non pas parce que je me prends pour un sage absolu, mais parce que je t’aurai observée et, fort de ton indifférence, j’aurai fait de ta gloire démissionnée, et à force de patience, une chose humaine. »

« Tout ce dont tu étais fabuleusement parée, Réussite,
n’était pas une fin en soi,
mais un moyen d’accéder à la Vérité. »

Francis Basset
Le Billet d'humeur — Radio Gandharva Gana
Crédits photographiques :
Lustre du palais royal de Caserte — via Wikimedia Commons.
Boxer training — Dotun55, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons.
Sisyphe — Abraham van Diepenbeeck / Cornelis Bloemaert, XVIIe siècle, œuvre du domaine public, via Wikimedia Commons.