Avant nous, la terre respirait par Philippe Yacine Demaison


15 octobre 2026
Le Billet d’humeur de Philippe Yacine Demaison

Avant nous, la terre respirait

Par Philippe Yacine Demaison

Bonjour chères amies, chers amis,

Je suis en déplacement, et un voyage en rappelle toujours un autre. Celui-ci me ramène au désert. J'ai envie de vous y emmener, pour un périple vers la nature primordiale, celle que j'y ai rencontrée.

Je vous ai déjà parlé de cette nature qui est en chacun de nous et qui, comme la nature du dehors, est mal en point. Les deux sont étroitement liées. En oubliant notre nature primordiale, nous avons oublié le vivant tout entier, humain et non humain. Pourtant, ne peut-on pas considérer que le rapport que nous entretenons avec notre propre vivant est précieux ?

Cette nature primordiale, c'est notre matrice humaine, celle avec laquelle nous sommes nés. Elle dort sous le sable de nos vies, ignorée, parfois blessée. Elle n'est surtout pas éveillée par l'amour d'une véritable éducation spirituelle, qui donnerait à chacun la possibilité d'être lui-même. Alors nous habitons un espace intérieur vite étouffant, conflictuel, dont nous voulons sortir.

Avant nous, la terre respirait.

La longue respiration du monde

Elle n'avait pas de mot pour le dire. Pas d'oreille pour l'entendre. Elle respirait d'un souffle si lent qu'il fallait des âges pour qu'une seule inspiration s'achève.

Rien ne s'est fait d'un coup. Il y a eu d'abord la pierre. Longtemps, très longtemps seule. La roche qui fond, qui se refroidit, qui se plisse et s'érode. Un monde sans une feuille ni un cri, mais qui n'était pas mort. Il travaillait. Il préparait, sans le savoir, ce qui viendrait le recouvrir.

Puis, sur cette patience, la plante. Un lichen sur un rocher, peut-être, la plus humble des audaces. Elle a mordu la pierre et l'a faite sol. Elle a tiré l'air, elle a appelé la lumière. Elle aussi préparait, sans le savoir, ce qui viendrait la brouter.

Enfin l'animal. Le dernier arrivé. Et qui ne peut rien sans ceux d'avant : il marche sur ce que la pierre a donné, il respire ce que la plante a rendu.

Chaque étage a son battement. La pierre respire en âges. La plante, en saisons. L'animal, en battements de cœur. Et plus on monte, plus le temps se resserre, comme si la terre, à force de patience, apprenait à vivre plus vite. L'homme viendra tout à la fin, au battement le plus court : celui d'une pensée.
Paysage désertique de l'Adrar en Mauritanie
Paysage désertique près du col d’Amogjar, Adrar, Mauritanie — Photo : LBM1948, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons.

La pierre, la plante, l’animal et l’homme

On raconte souvent cette histoire comme une échelle, où chaque barreau est laissé derrière soi. Je crois plutôt à un emboîtement.

Comme le dit un verset du Coran :

« Il vous a bel et bien créés par phases successives »
Coran 71 ; 14

La pierre ne disparaît pas quand la plante la traverse : elle devient son sol. La plante ne disparaît pas quand l'animal la mange : elle devient son sang. La pierre tient. La plante monte. L'animal va. Et l'homme se construit avec.

Cela, nous le voyons tous au-dehors, dans la nature. Mais nous pouvons aussi le voir en nous-mêmes.

Le minéral, c'est notre squelette, le sel de nos larmes et de notre sang, cette eau salée que nous portons comme une mer ancienne.

Le végétal, c'est ce qui en nous croît sans que nous le décidions : ce qui vibre, qui échange et relie, comme la sève, et jusqu'à nos émotions.

L'animal, c'est le sang qui bat, le mouvement, l'élan, la peur et le désir, tout ce qui nous fait aller.

Et chacun de ces étages nous touche, nous façonne, détermine notre manière d'être. Quand l'un manque ou se trouve étouffé, c'est tout l'édifice qui vacille.

Le désert montre l’échafaudage

Pour apprendre à voir cela, il y a un lieu idéal : le désert. Il montre l'échafaudage. Je l'ai rencontré en Mauritanie.

J'y suis arrivé en février, avec dans les yeux le gris de la France. Et là, la lumière tombait sans nuance, comme un verdict. Elle posait chaque chose à sa place, et chaque chose semblait accepter.

La Mauritanie commence là où les cartes cessent d'être utiles. On dit que c'est le pays des poètes : la parole y devient précieuse, on la garde en bouche comme l'eau.

Ici, le silence avait un poids, une température, presque une odeur de pierre chauffée. On l'entendait.

La première chose que le désert vous prend, c'est l'adjectif.

Il ne reste que la pierre, la lumière, et vous.

Le désert ne vous laisse rien pour vous cacher. Pas de décor, pas de bruit, pas d'écran.

Beaucoup y pleurent sans savoir pourquoi. Là où l'on a une faille, elle apparaît : il n'y a plus rien pour la recouvrir.

On ne s'échappe pas du désert : on s'y retrouve. Il y a dans cette nudité un puissant secret.

Une énergie antérieure à tout

J'en étais fasciné. Le maître tibétain Chögyam Trungpa dit que :

« Derrière toutes nos émotions, tous nos états d'être, se tient une énergie qui existe par elle-même. Libre, impitoyable. »

Je ne l'avais lue que comme une idée. Au désert, je l'ai reconnue comme on reconnaît un visage.

Une énergie antérieure à tout, qu'on ne manipule pas. On peut seulement s'y tenir, ou s'y perdre.

Et cette énergie ne s'est pas retirée avec les dunes. Elle traverse aussi nos vies, au bureau, dans le métro, derrière les écrans.

Que nous vivions en accord avec les lois de l'univers ou à contre-courant, elle ne cesse de circuler. Nous la prenons pour de la fatigue, de l'angoisse, une envie de tout quitter, et nous essayons de la faire taire.

Et si, mes amis, nous l'orientions vers et par le Cœur ?

Le minéral, lieu d’accueil du sacré

Elle est indestructible, immédiate, simple.

Ce n'est pas un hasard si, depuis l'aube des temps, le minéral est pour l'homme le lieu d'accueil privilégié du divin et de l'énergie du vivant.

Le Sinaï, le Kailash, la montagne de Shiva dans l'Himalaya, la Pierre noire de la Kaaba à La Mecque.

Mais ce que nous ignorons, c'est le lien subtil entre ce minéral en nous et ce divin. Il existe pourtant.

Quand j'ai touché la Pierre noire de la Kaaba, j'ai senti un flux d'énergie entrer directement dans mes os, comme si cela éveillait, nourrissait cette présence essentielle.

La Pierre noire enchâssée dans un cadre d'argent à la Kaaba
La Pierre noire sur un angle de la Kaaba, La Mecque — Photo : Amerrycan Muslim, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons.

En nous, le minéral peut rester obscur : la simplicité se ferme, devient obstination ; la solidité devient insensible : c'est l'homme au cœur de pierre.

Mais le minéral peut aussi s'éveiller, et l'homme devient alors translucide à la lumière divine.

D'ignorant il devient connaissant par Dieu, fraternel, serviteur.

La terre est certitude. Un apaisement, une tranquillité.

Gaïa, notre mère, est toujours là pour nous porter, pour nous accueillir.

Le désert, lui, comme tous les extrêmes, nous renvoie à la puissance de l'énergie primordiale. Il touche à la fois à la multitude, par ses grains de sable, et au dépouillement qu'on y ressent.

Dialoguer avec le minéral en nous, et avec le divin qui lui est relié, éclaire et développe notre ordre intérieur.

Cela nous donne une assise solide.

C'est en ce sens que les traditions, par l'invocation des noms divins, mantra, dikr, quel que soit le nom qu'elles leur donnent, participent à la fois à notre élévation et à notre structuration, notre solidité.

Maaden : le chant, le souffle et la présence

C'était à Maaden, un village du désert, que j'ai retrouvé Pierre Rabhi et son association, qui accompagne le développement du village.

Maaden, c'est aussi une présence soufie, et c'est pour elle aussi que j'étais venu : préparer une transmission, un enseignement, un camp pour accueillir des Européens.

Le soir, les hommes se sont levés, et le samâ' a commencé : un chant, un rythme, un nom répété.

Le Nom s'est fait souffle,
le souffle s'est fait rythme,
le rythme s'est fait corps.

Ce n'étaient plus des hommes qui priaient.
C'était un souffle qui se tenait debout.

Nous sommes sortis dans la nuit.

Au bout du village, le tombeau du cheikh, du maître soufi : un cube de pierre blanche, une coupole au-dessus, et du cube montait un palmier.

Personne n'a rien expliqué.

J'ai posé ma main sur le tronc, et quelque chose est venu, comme une eau qui monte : un grand courant d'amour, sans cause, sans objet.

À la première lueur de l'aube, un faucon est descendu du ciel et s'est posé sur la coupole.

Il y est resté, immobile, comme si l'édifice avait été bâti pour lui.

La pierre qui tient.
La plante qui monte.
L'animal qui va.
Et dedans, l'homme que ce tombeau avait gardé.
Palmiers dans l'oasis de Chinguetti en Mauritanie
Palmiers dans l’oasis de Chinguetti, Mauritanie — Photo : Radosław Botev, CC BY 3.0 PL, via Wikimedia Commons.

Hasard ou écriture ?

Certains voient dans ces étages le fruit du hasard et de la nécessité. Des millions d'années, une chance qui a fini par tenir.

Je ne leur reproche rien : ils décrivent bien la maçonnerie.

Mais devant cette coupole et cet oiseau, je perçois un plan.

Plus jeune, la phrase d'un penseur grec d'avant Socrate m'avait arrêté net : comment ce qui est viendrait-il de ce qui n'est pas ?

Du rien, rien ne sort.

Les traditions de sagesse n'ont jamais dit autre chose.

« Je suis celui qui est », dit la Bible.

Ce qui existe n'est pas sorti du néant : il vient de Celui qui est.

C'est cette énergie que j'avais reconnue dans le désert.

Ce qui tient le monde debout

Un plan : et ce plan n'est pas l'ordre dystopique des hommes actuels.

L'Inde a un mot pour l'ordre vivant : le dharma, qui vient d'une racine qui veut aussi dire « tenir ».

Le dharma, c'est ce qui tient le monde debout.

Le dharma n'est pas une contrainte : c'est ce qui tient chacun à sa place, et c'est parce que le minéral, le végétal et l'animal sont à leur place que l'ensemble tient.

Et comme cela est en nous, nous aussi, nous avons besoin de trouver et d'entretenir notre ordre et notre cohérence interne pour que nous tenions debout.

Connaître sa nature propre, c'est trouver sa place, et il y a là quelque chose du bonheur : oui, on est bien quand on est soi-même.

Écouter la terre au-dedans de nous

Le désert, lui, ne démontre rien.

Il montre : un palmier dans un tombeau, un oiseau.

À chacun de décider s'il y lit un hasard ou une écriture.

La terre est là et sera, elle aussi, notre témoin.

Avant nous, elle respirait.
Elle respire encore.
À nous de savoir l'entendre.

Je vous propose 15 secondes de sourire bienveillant pour l'écouter au-dedans de nous.

Je vous propose le silence.

Un dernier mot.

Saint-Exupéry a longtemps volé au-dessus de ces sables, et il a vécu à Cap Juby, aux portes de la Mauritanie.

Un Touareg m'a un jour cité de lui cette phrase :

« Ce qui embellit le désert, c'est qu'il cache un puits quelque part. »

Trouvons le puits, mes amis,
trouvons le puits au milieu de nos déserts.

Que son eau de vérité et de miséricorde nous abreuve.
Et vive la vie, continuez bien.

Philippe Yacine Demaison
Le Billet d’humeur — Radio Gandharva Gana
Crédits photographiques :

Paysage désertique près du col d’Amogjar, Adrar, Mauritanie — Photo : LBM1948, mars 1997, licence Creative Commons Attribution-ShareAlike 4.0 International (CC BY-SA 4.0), via Wikimedia Commons.

Pierre noire de la Kaaba, La Mecque — Photo : Amerrycan Muslim, 14 octobre 2013, licence Creative Commons Attribution-ShareAlike 3.0 Unported (CC BY-SA 3.0), via Wikimedia Commons.

Palmiers dans l’oasis de Chinguetti, Mauritanie — Photo : Radosław Botev, janvier 2007, licence Creative Commons Attribution 3.0 Poland (CC BY 3.0 PL), via Wikimedia Commons.

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