15 septembre 2026
Nous savons… et pourtant nous faisons autrement
Une réflexion à partir des archives de la revue Vedānta
Sur mon bureau, il y a une pile importante d’exemplaires de la revue Vedānta. Des numéros récents, et aussi des numéros plus anciens comme celui dont j’ai tiré le texte de la lecture de la semaine dernière.
En soulevant la pile ce matin, je suis tombée sur le numéro 199, publié en 2015, qui a pour titre : « Guéris-toi toi-même et tu sauveras le monde… »
Titre intriguant pour le moins. Je l’ai donc ouvert et j’ai compris le pourquoi de ce titre.
En 2015, le docteur Partap Chauhan avait donné une conférence sur l’ayurvéda dans le cadre d’une formation organisée à l’Université de l’Homme, à l’ashram. Sa conférence avait pour titre : « Ayurveda et santé globale ».
le Dr Chauhan est de nouveau parmi nous à l’ashram jusqu’à dimanche, où il anime un séminaire d’une semaine.
Je ne vais pas vous lire le texte complet de la conférence, mais j’en ai tiré quelques idées de réflexion que je vous présente maintenant.
Le prajñā aparādha : quand nous savons… mais faisons autrement
Dans son texte, le Dr Chauhan évoque une notion qui m’a particulièrement interpellée : prajñā aparādha.
Il la traduit comme une « offense à l’intellect », ou peut-être plus simplement comme un mauvais usage de notre intelligence.
L’expression est assez forte.
Et pourtant, lorsque l’on y réfléchit, elle désigne une expérience que nous connaissons tous.
Nous savons qu’une chose ne nous fait pas de bien…
et nous la faisons quand même.
Nous savons qu’il faudrait nous reposer, mais nous continuons.
Nous savons qu’une certaine habitude nous épuise, mais nous la conservons.
Nous savons qu’une parole risque de blesser, et parfois elle sort malgré tout.
Nous savons que nous devrions arrêter de ressasser une situation… et notre pensée y revient encore et encore.
Nous savons.
Et pourtant, notre manière d’agir ne suit pas toujours ce que nous savons.
C’est peut-être cela qui est intéressant dans cette notion de prajñā aparādha : elle nous oblige à distinguer avoir une connaissance et vivre selon cette connaissance.
Car ce sont deux choses très différentes.
Connaître ne signifie pas encore vivre
On peut connaître parfaitement les règles d’une alimentation équilibrée et manger d’une manière qui ne nous convient pas.
On peut savoir qu’il est important de dormir et continuer à se coucher beaucoup trop tard.
On peut avoir lu quantité de livres sur le détachement et se retrouver profondément bouleversé dès que quelqu’un ne répond pas à nos attentes.
On peut comprendre intellectuellement que tout change et souffrir pourtant lorsque quelque chose auquel nous tenons disparaît.
La connaissance est là.
Mais elle n’a pas encore entièrement pénétré notre manière de vivre.
Et c’est peut-être là que commence véritablement la pratique.
Pourquoi l’intelligence ne suffit-elle pas ?
Le Dr Chauhan donne dans ce texte une comparaison très simple.
Il dit en substance que lorsque notre ordinateur ne fonctionne plus, nous faisons tout ce qu’il faut pour comprendre ce qui ne va pas et le remettre en état.
Nous utilisons notre intelligence.
Mais lorsqu’il s’agit de notre propre organisme, nous sommes parfois beaucoup moins attentifs.
Nous pouvons continuer une habitude tout en voyant parfaitement ses conséquences.
Et l’exemple qu’il donne est presque amusant tellement il est ordinaire : souffrir d’acidité, prendre quelque chose contre l’acidité… puis continuer aussitôt à consommer ce qui l’entretient.
Il y a là une contradiction.
Mais ce qui me semble intéressant, c’est de ne pas transformer cette contradiction en reproche.
Parce que, si nous regardons honnêtement notre vie, nous voyons que nous faisons souvent des choses tout en sachant qu’elles ne nous font pas vraiment de bien.
Qui conduit notre vie ?
Pourquoi l’intelligence ne suffit-elle pas ?
Peut-être d’abord parce que nous ne sommes pas faits uniquement d’intelligence.
Il y a aussi :
- les habitudes,
- le désir,
- les émotions,
- la fatigue,
- la peur,
- la recherche du plaisir immédiat.
Toutes ces forces peuvent être beaucoup plus puissantes, dans l’instant, qu’une connaissance abstraite.
Je peux parfaitement savoir qu’il serait préférable de me coucher tôt.
Mais à onze heures du soir, le désir de continuer ce que je suis en train de faire peut être plus fort que cette connaissance.
Je peux savoir qu’une certaine nourriture ne me convient pas.
Mais elle peut représenter du plaisir, un réconfort, un souvenir, une habitude familiale.
Je peux savoir qu’il serait plus sage de ne pas répondre immédiatement sous le coup de la colère.
Mais au moment où surgit cette colère, ce n’est plus nécessairement mon discernement qui dirige la situation.
Qui conduit notre vie ?
Notre discernement ?
Nos habitudes ?
Nos désirs ?
Nos peurs ?
Nos automatismes ?
Et surtout : sommes-nous seulement conscients de ce qui nous conduit ?
Quand nous ne décidons presque plus
Bien souvent, le problème n’est peut-être pas que nous prenions consciemment une mauvaise décision.
Le problème est que nous ne décidons presque pas.
Nous réagissons.
Nous suivons un mouvement déjà installé.
Une habitude commence souvent par une décision consciente.
Puis, à force de répétition, elle finit par fonctionner presque toute seule.
On ne se demande plus : « Est-ce vraiment ce dont j’ai besoin aujourd’hui ? »
On le fait.
C’est tout.
Et le corps, lui, continue de répondre.
Le mental aussi.
La vie autour de nous aussi.
« Le semblable augmente le semblable »
Il y a dans le passage du Dr Chauhan une phrase très simple qui résume un des principes de l’ayurvéda :
« Le semblable augmente le semblable, l’opposé diminue. »
Dans la pensée ayurvédique, cela pourrait signifier notamment que certaines qualités entretiennent les qualités qui leur ressemblent.
Mais cette phrase peut aussi devenir une merveilleuse question pour notre vie intérieure.
Qu’est-ce que je suis en train d’augmenter ?
Lorsque je nourris sans cesse une inquiétude, qu’est-ce que j’augmente ?
Lorsque je reviens vingt fois à une contrariété, qu’est-ce que j’augmente ?
Lorsque je réponds à l’agitation par davantage d’agitation, qu’est-ce que j’augmente ?
Lorsque je suis épuisé et que je continue à remplir chaque minute de ma journée, qu’est-ce que j’augmente ?
Et à l’inverse :
qu’est-ce qui pourrait introduire un peu d’espace ?
Un peu de silence ?
Un peu de repos ?
Un peu de recul ?
Regarder les causes
Ce qui m’intéresse ici, ce n’est donc pas seulement de savoir ce que l’ayurvéda recommande de manger ou à quelle heure il faudrait dormir.
C’est cette invitation beaucoup plus profonde : regarder les causes.
Nous avons souvent tendance à regarder ce qui nous arrive.
Je suis fatigué.
Je suis irrité.
Je suis agité.
Je dors mal.
Je me sens débordé.
Mais la question suivante est plus exigeante :
Qu’est-ce que je fais, jour après jour, qui participe peut-être à cet état ?
Non pas pour nous culpabiliser.
Mais pour retrouver une possibilité d’action.
Car si tout vient de l’extérieur, nous ne pouvons presque rien faire.
Mais si une petite partie de ce que nous vivons est entretenue par nos propres habitudes, alors quelque chose redevient possible.
Nous pouvons observer.
Comprendre.
Et parfois modifier très légèrement notre manière de vivre.
Mettre de la conscience entre ce que nous savons et ce que nous faisons
C’est peut-être cela, finalement, utiliser son intelligence au sens où l’entend ce texte.
Pas accumuler davantage de connaissances.
Pas devenir plus savant.
Mettre un peu plus de conscience
entre ce que nous savons et ce que nous faisons.
Avant de reprendre automatiquement une habitude, pouvoir s’arrêter quelques secondes.
Et se demander :
« Est-ce que cela me fait réellement du bien ? »
Ou encore :
« Je sais déjà ce qui serait juste… alors pourquoi est-ce si difficile de le faire ? »
Cette deuxième question me paraît particulièrement importante.
Parce qu’elle ouvre autre chose que le jugement.
Elle ouvre la curiosité.
Qu’est-ce qui, en moi, a besoin d’être compris ?
Peut-être découvrons-nous alors qu’une habitude répond à un besoin.
Qu’un excès cache une fatigue.
Qu’une agitation évite un silence.
Qu’une réaction protège une peur.
Et à ce moment-là, le problème n’est plus simplement : « Je manque de volonté. »
« Qu’est-ce qui, en moi, a besoin d’être compris ? »
Et peut-être est-ce justement là que commence la véritable intelligence.
Non pas celle qui sait tout.
Mais celle qui apprend à s’observer.
À reconnaître ses contradictions.
À écouter les signaux qui lui sont donnés.
Et, progressivement, à rapprocher ce qu’elle comprend de la manière dont elle vit.
La question du jour
Alors peut-être pourrions-nous terminer aujourd’hui avec une question très simple.
Il ne s’agit pas de bouleverser notre vie.
Simplement de regarder une chose.
Une seule.
Quelle est cette chose dont je sais déjà qu’elle ne me fait pas de bien, mais que je continue pourtant à faire ?
Et plutôt que de nous dire immédiatement : « Il faut que j’arrête »…
peut-être pouvons-nous simplement demander :
« Pourquoi est-ce que je continue ? »
Il se pourrait que la réponse nous apprenne beaucoup plus sur nous-mêmes que toutes les bonnes résolutions.
Voilà pour la réflexion du jour !
Journée internationale de l’Ayurveda
J’en profite pour vous inviter toutes et tous à la grande Journée internationale de l’Ayurveda qui se tiendra ce samedi 19 septembre à l’ashram.
Le Dr Partap Chauhan fera partie des intervenants à plusieurs reprises pendant la journée.
L’entrée est libre et gratuite. Le programme, très riche, peut être consulté sur notre site :
Une émission autour de la mémoire, des enseignements et des archives du Centre Védantique Ramakrishna.
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